Synergomètre Roger Mucchielli ©
Synergomètre Roger Mucchielli ©

Le mot d'Arlette...

Le quant-à-soi et le synergomètre

Brève approche phénoménologique de la méthode

Le quant-à-soi est une réflexion faite sur soi-même ou à partir de soi, ou sur autrui, sur une situation, sur un ressenti, voire sur le quant à soi supposé de quelqu’un d’autre, et dit à soi-même, séance tenante, comme à l’emporte-pièces.

 

En voici quelques exemples afin d’expliciter le propos.

La scène se passe lors d’un dîner où tous les convives ont ri à partir d’une “vanne” de l’un d’eux. Une personne présente pense : “mais qu’est ce que je m’ennuie !”, tout en riant avec les autres. Voici le jaillissement d’un quant à soi.

Une autre : “tiens, je ne connaissais pas cette blague”, faudra que je la replace” ...

Une jeune fille invitée de dernière minute : “oh! ce qu’il me plaît celui-là, je vais tenter de me rapprocher de lui, le coller un peu, discrètement bien sûr...

Le maître de maison, collègue de l’auteur de la blague :”oh ! celui-là, comme il se la joue, tout ça pour épater la galerie ! S’il s’imagine que je le réinviterai ! Il peut toujours courir”!

 

Ainsi s’agit-il de toutes les réflexions faites par chacun d’entre nous, donc mises en mots mais pour soi, non émises, non-énoncées tout haut et parfois accompagnées d’une mimique en totale contradiction avec le ressenti et le pensé-pour-soi.

 

Le groupe de personnes ainsi réuni, joue comme sur une scène de théâtre où chacun tiendrait son rôle, comme un scénario qu’il serait seul à connaître.

Le plus souvent l’ensemble du groupe connaît globalement la partition de chacun, non les détails et ceux-ci peuvent provoquer des rebondissements, des blocages, voire des fuites ... selon l’imagination ou/et la hardiesse des présents.

De toutes les manières, le quant à soi déroule sa grammaire et son propre langage.

 

Peut-il être partagé ? Par définition non, car, entièrement personnel, il ne se livre pas, ni ne se délivre.

Chacun joue en quelque sorte un double jeu et s’amuse à simuler d’un côté le rôle officiel exprimé ouvertement et, de l’autre, le rôle intérieur, inexprimé, tenu secret, dans une sorte de jouissance, justement théâtrale. Ce double langage fait jaillir généralement une source intarissable de sentiments plutôt valorisants.

 

Toutefois le quant à soi peut être partagé si, spatialement peuvent se créer des sous-groupes, c’est-à-dire des rencontres, non pas cachées mais permettant l’isolement, tout au moins une solitude dans les échanges de réflexions du genre : “t’as vu, l’autre, là-bas, comme il se la joue. Je vais le tacler.” De toute façon, dans le quant à soi, on se lâche, on peut s’autoriser à tout se dire puisqu’on se parle (à soi-même) tout en se taisant. Jeu paradoxal.

 

Pourquoi évoquer le quant à soi à propos du synergomètre ? On peut déjà dire, a priori, que dans la méthode du synergomètre, les règles sont inversées.

Au lieu de : “j’ai le droit de penser ce que je veux, en toute liberté, mais pas de le dire”, il est au contraire demandé, recommandé même, de dire tout haut ce que l’on pense, en vérité, tout bas, de soi, des autres, de l’animateur, de la situation inhabituelle.

Mais le passage de l’un à l’autre n’est pas aisé et surtout pas immédiat.

 

On peut décrire 3 étapes.

Le premier temps consiste à résoudre ensemble, à 6, un problème simple, de l’ordre de l’addition ou de la soustraction.. Chacun y va de ses habitudes d’agir et de réagir, comme sans y prendre garde, surtout si on ne se connaît pas encore très bien soi-même, en tant qu’acteur dans un groupe, c’est-à-dire tenant un rôle, et avec une tâche précise.

Première séance, celle de la rencontre.

 

Plus ou moins vite chacun comprend qu’il a livré, chemin faisant, quelques-uns de ses secrets, en manifestant sa façon habituelle de réagir. Cette “découverte” peut alors entraîner la conséquence suivante, tout au moins dans un premier temps : s’interdire la spontanéité, faisant même, chez certains, le contraire, ou rien, ou n’importe quoi. Tout plutôt qu’être soi-même et s’exposer au regard des autres.

 

Nous sommes dans le second temps où, souvent, ne pas se montrer tel qu’en soi-même, est jugé préférable à dire simplement qui l’on est d’habitude. Heureusement d’autres n’ont pas cette crainte et commencent à “s’exprimer”...

 

Y aurait-il donc danger à s’exposer ainsi, face à 5 autres participants auxquels il faut en ajouter un autre, non moins redoutable, du moins redouté au début, le meneur de jeu ? Tout est là, dans cette suite du premier temps où l’on a d’abord réagi comme d’habitude, et dans l’évolution de cette première manière d’être,

Au début l’enjeu paraît énorme. On dirait bien qu’il va falloir penser à soi, réfléchir à son comportement, repenser à son fonctionnement, se remettre même, sans doute, en question et “ça” fait peur un peu et parfois un peu plus encore ... Sorte de saut plus ou moins conscient vers l’inconnu et l’inconnu fait peur.

 

Nous retrouvons notre quant à soi. Certains pensent : “ils peuvent toujours courir”...ou “je suis moi et resterai moi. Pas question de changer”.

 

La durée de ce second temps est variable.

 

Entre d’abord en jeu le tempérament de chacun : intro ou extraverti; timide ou hardi; peu sûr de soi a priori, dès l’apprentissage de la marche, ou totalement confiant en son étoile; plutôt sauvage et préférant le travail en solitaire, ou privilégiant les exercices collectifs; préférant écouter les autres avant de se faire une opinion plutôt que s’exprimer spontanément en groupe ...

 

Suit de très près la personnalité de chacun c’est-à-dire comment l’enfance et l’adolescence, dans un environnement particulier, ont façonné le tempérament d’origine. Modelage lent et profond.

Des conditionnements positifs ou négatifs, voire des verrous ont pu se construire entre soi et les autres.

Evoquons deux aspects acquis pendant l’enfance, la confiance en soi et le système défensif.

 

La confiance en soi dépend un peu du tempérament, on l’a dit, mais plus encore des expériences vécues lors des premières prises de risques et des tentatives d’action-réaction. Elle est surtout tributaire de la manière dont les premiers essais de l’enfant ont été reçus par les parents et les premiers éducateurs, de la qualité des interactions enfant-adultes.

Les prises de risque ont-elles été encouragées, fortement félicitées, ou à peine supportées et dans un climat anxiogène ou carrément interdites et sanctionnées ?

 

Le système défensif dont nous parlons ici concerne les défenses sociales et non les défenses du Moi. Il s’agit de ce que je veux donner de moi-même aux autres, de l’image de moi pour autrui.

Bien évidemment l’idéal des défenses sociales est de paraître intelligent, autonome et solidaire. Donc le but consiste à ne pas paraître idiot, ni dépendant-soumis, ni égoïste.

 

Chacun de nous a pu, plus ou moins, s’épanouir en famille puis à l’école, devenir créatif ou au contraire rigide, anxieux devant la nouveauté, le changement.

Idéalement tout enfant tel une plante saine au départ, puis bien arrosée, bien ensoleillée, jouissant d’un terreau pourvu de matières enrichissantes, nourrissantes, en un mot bien traité, se développera en toute tranquillité. Sinon il se rabougrira, se dessèchera, paniquera face à autrui et se fermera.

Mais de l’idéal à la réalité que de nuances ! La complexité du monde est infinie. Pas un seul cas identique. Connaissons-nous l’ensemble des paramètres influençant le développement des humains ? Nous avons certes beaucoup appris sur les interactions et autres variables intervenant dans les échanges entre humains, les effets de l’éducation, de l’autorité... Du chemin reste à faire, particulièrement dans les relations interhumaines.

Or c’est de la qualité de la relation à autrui dont s’occupe le synergomètre.

 

Outre la confiance en soi et les défenses sociales, un mot sur un troisième élément capital dans le déroulement du synergomètre : la prise de parole en groupe.

Au début il nous faut distinguer certes le niveau langagier de chacun mais surtout la manière dont va s’installer et se répartir la prise de parole.

Fonction des personnalités constituant le groupe, certains groupes paraissent d’emblée chaleureux, accueillants, encourageants, d’autres a priori réfrigérants.

Une seule personne peut en bloquer plusieurs. Hasard des regroupements.

 

En résumé combien de temps chaque participant met-il à sortir de sa bulle, puis à se remettre plus ou moins en question ? ou au contraire vat-il rester sur ce quant à soi initial, tissé, fabriqué par l’ensemble de ses tendances, sentiments, affects,... à l’origine de ses opinions, croyances et comportements en groupe ?

 

Là réside toute l’histoire du troisième temps, celle justement du synergomètre.

Quid de l’évolution et du devenir de chacun ?

Redisons l’importance de l’animateur, de son expérience et de son savoir-faire.

Il a appris à conduire un groupe dans la perspective de l’apprentissage au travail en commun. et d’abord à promouvoir, favoriser l’existence du dit groupe.

Autre impératif : savoir accompagner chacun dans la conscientisation de ses anciens dysfonctionnements et dans ses nouvelles tentatives de changement. Cela suppose des reformulations éclairantes, des relances adéquates ... la place laissée à chacun de s’exprimer et aussi le temps ad hoc pour cela.

 

Il faut compter six mois pour y arriver, avec des phases d’accélération dues à des moments forts, mais aussi des moments de doute, voire de découragement inévitable.

 

Mais alors quel succès lorsque, sortant d’un quant à soi plus ou moins négatif, et nombriliste, chacun peut, un jour, en pleine lumière, se montrer tel qu’en lui-même et en pleine possession de ses ressources, face à autrui.

Prêt en un mot à coopérer.

Il ne s’agit pas de tout dire de son être intime. Rappelons que la méthode prétend, et ce n’est pas une mince affaire, apprendre aux participants à travailler ensemble, à partager et respecter un projet commun. La perspective recherchée est, dans le temps consacré au travail, de vivre, par le truchement d’un problème simple à résoudre, une vie collective faite de libertés juxtaposées, de paroles échangées et d’une visée commune.

L’aboutissement en vaut la peine.

L’autre est perçu autrement, non l’ennemi, le rival, mais le partenaire en vue de la réussite d’un objectif commun.

 

Non pas écrasement des différences mais respect et réalisation des potentialités des participants dans leur diversité et complexité.

 

In fine opposerons-nous le quant à soi, monde du secret et de l’intime au synergomètre, monde des échanges en pleine lumière. Non, ces deux mondes ne s’opposent pas, ils se complètent. Temps de la solitude et temps du partage. Simplement le temps du partage permet en vivant loin des faux fuyants ou des demi-vérités, de travailler sur du solide, sur une réciproque compréhension. Alors le quant à soi devient ce qu’il est réellement, un entre-deux échanges inter-personnels, un auto-remplissage salutaire de soi à soi, un bref constat sur la réalité constatée, une sorte de dialogue ininterrompu, avec soi ou autrui, tout comme la pensée qui alimente et relaie le tout . En d’autres termes, tout comme la vie.